Le tournage de La vie d’Adèle n’a pas été un long fleuve tranquille. C’est la conclusion à laquelle sont arrivées Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, ses protagonistes, primées à Cannes de la Palme d’Or en compagnie du controversé réalisateur Abdellatif Kechiche. Interviewées par le Daily Beast, les deux actrices ont évoqué de très difficiles conditions de tournage, entre violence morale et épuisement physique, avant d’être durement reprises à l’ordre par leur metteur en scène quelques jours plus tard. Si le long-métrage a reçu l’unanimité des critiques, il n’en aurait vraisemblablement pas été de même en dérivant la considération sur sa genèse plutôt que son résultat final. Et Léa Seydoux de résumer « En Amérique, on aurait tous été mis en prison. »

Léa Seydoux, Abdellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos © Capture Canal+

Léa Seydoux, Abdellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos © Capture Canal+

Elles sont formelles, elles ne travailleront plus jamais avec leur ex-metteur en scène. Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux se sont livrées au Daily Beast, racontant un tournage éprouvant tant moralement que physiquement, proche de l’inhumain. Rejoignant les propos des techniciens employés sur le tournage, rappelant avoir signé pour une durée de deux mois, sans cesse repoussée jusqu’à flirter avec un semestre entier, les actrices sont revenues sur des conditions de jeu peu habituelles, semblant ne jamais prendre fin. D’autant que les scènes tournées n’étaient effectivement pas de tout repos. En guise de premier contact avec leur nouvelle partenaire, les deux jeunes femmes ont presque immédiatement eu à tourner les fameuses scènes de sexe, très explicites – dix minutes ininterrompues, d’où le mal-être de nombreux spectateurs cannois – , dont les prises s’étaient en vérité écoulées sur… dix jours entiers. Léa se remémore alors cet épisode, adressant en plaisantant – tant bien que mal – à sa partenaire Adèle un souvenir de ces premiers jours de travail. « Le premier jour, je devais te masturber, c’est ça ? » Et d’Adèle de préciser que les deux jeunes femmes ne s’étaient rencontrées qu’une fois pour un essai caméra avant cela.

Si les heures à « tourner toute la journée dans différentes positions sexuelles » n’ont alors pas été évidentes à gérer, ce fut également le cas… pour toutes les scènes, disent-elles. Derrière un simple regard entre les deux personnages, une scène pouvant paraître anodine, se sont accumulées des heures de prises. Et les deux jeunes actrices se rappellent alors, aussi bien que de son perfectionnisme, du caractère colérique d’Abdellatif Kechiche. Ainsi, une anecdote de tournage retranscrite par Léa Seydoux fait état d’une pression morale omniprésente tout au long de ces presque six mois de travail quotidien.

Même traverser une rue était difficile. La première scène, quand on se croise et que c’est le coup de foudre, ne dure pas plus de trente secondes, mais on avait passé la journée entière à la mettre en boîte – plus de 100 prises. […] A la fin de la journée, [Kechiche] est entré dans une colère terrible parce [que] j’ai marché près d’Adèle et laissé échapper un rire, puisque nous avions fait ces aller-retours et croisements de regards toute la journée. C’était tellement drôle. Et [Kechiche] en est devenu tellement fou qu’il  attrapé le petit moniteur dans lequel il contrôlait la scène et l’a jeté dans la rue, hurlant « Je ne peux pas travailler dans ces conditions ! »

Impossible alors pour elles de prendre la moindre pause ou, même, de réel week-end. Adèle Exarchopoulos confie alors avoir pris l’habitude de prendre le train en douce pour retrouver son petit ami à Paris. Un bol d’air frais dans cette « manipulation » – comme elle l’appelle – ambiante. Mais cette violence morale n’est pas la seule à devoir être comptabilisée. Si les scènes de sexe étaient, puisse en douter l’opinion publique, comme en témoigne la récurrence de la question lors de chaque interview de promotion, entièrement simulées, les nombreuses scènes de violence, elles, n’ont pas eu la chance de bénéficier des mêmes supercheries. En guise de coups portés l’une à l’autre… de réelles atteintes corporelles, sans artifice. Adèle se souvient alors de la « demande de pardon dans les yeux de Léa » lorsque celle-ci était forcée de la frapper. Et cette dernière se remémore d’un épisode plus violent encore, difficilement concevable pour n’importe quel spectateur.

[Kechiche] filmait avec trois caméras, donc la scène de bagarre s’est déroulée en une prise d’une heure sans interruption. Et pendant le tournage, je devais la pousser à travers une porte-fenêtre et hurler « Maintenant, va-t-en ! » et [Adèle] […] s’est coupée, saignait partout, et pleurait avec son nez qui coulait, et après, [Kechiche] nous a dit : « Non, on n’a pas fini. On refait la scène. »

Un témoignage fort, jetant un sérieux trouble sur le long-métrage tant encensé, en pleine période de promotion qui plus est – le film n’étant toujours pas officiellement sorti en France en ce début septembre. Et si Adèle Exarchopoulos a exprimé un avis plus nuancé, insistant sur la formation d’actrice extrême dont elle ainsi bénéficié, Abdellatif Kechiche réagissait quelques jours plus tard, prenant pour cible Léa Seydoux, son arrière-plan familial – son grand-père est le directeur de Pathé – et son talent selon lui surestimé.

Si Léa n’était pas née dans le coton, elle n’aurait jamais dit ça. Elle fait partie d’un système qui ne veut pas de moi car je dérange. Léa n’était pas capable d’entrer dans le rôle. J’ai rallongé le tournage pour elle. Les ouvriers souffrent, pas les actrices adulées qui vont sur les tapis rouges.

Un tacle sans pincettes, signant une véritable guerre médiatique, s’étant pourtant soldée par de grands sourires jeudi soir, lors de la présentation du film à Tokyo. Quoique étrangement, Léa Seydoux et Abdellatif Kechiche n’apparaissent sur aucun cliché l’un de l’autre… Vous avez dit rancoeur ?